Les 81 mn de mademoiselle A
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La compagnie les Caquetants, de Ventabren, emmenée par Jacques Clément, nous propose une comédie psychologique de Lothar Trolle.
La pièce
Mademoiselle A. est caissière de supermarché, c'est une femme plurielle, pouvant être jouée par plusieurs actrices.
Foyer du personnel d'un supermarché : entre deux services, deux passages de pub entrecoupés de "musak" et d'appels de la direction, les "demoiselles de caisse", abruties de fatigue ordinaire, parlent et rêvent : elles cherchent des pistes d'évasion, inventent un nouveau ciel. Et c'est de là, de ce lieu commun, de ce ciel-là que gicleront les trombes d'eau de l'inévitable déluge. Où le rêve fait irruption dans le quotidien du travail, où le réel explose, dans un rythme alerte, entre rires et émotions.
Lothar Trolle connaît les lois de fusion de l'humour et de l'absurde, le point critique où le réel explose : il rit et nous fait rire en contemplant le pire.
L'auteur
Lothar Trolle est né en 1944 à Brücken (Sangershausen - Allemagne). Citoyen de la République démocratique Allemande, débute comme machiniste et auteur dramatique à Berlin-Est.
À vingt ans, il "monte" à Berlin-Est pour y suivre des études de philosophie et de lettres. Il fait à la même époque ses débuts de machiniste et d'auteur dramatique. Depuis la fin des années soixante, il a écrit une vingtaine d'œuvres pour le théâtre et la radio. De 1983 à 1987, il a publié avec Uwe Kolbe et Bernd Wagner la revue Mikado.
Ses textes qui mêlent littérature et quotidien laissent une large part à l'imagination.
Ses publications : Papa Mama, Berlin fin du monde, Berlin fin du monde II, Hermès dans la ville, Les 81 minutes de mademoiselle A, Il était une fois un prince traduit par Maurice Taszman et joué pour la première fois en France à l'occasion du Théâtre ambulant.
L'univers de Lothar Trolle ne ressemble à rien de connu. Le lecteur a la sensation rare d'être le découvreur d'une écriture dramatique en marge des publications habituelles.
Pour aller plus loin, lisez l'excellent article Lothar Trolle, ou le théâtre allemand à l’état libre de Jean-Claude François ici.
La presse en parle
Pour Lothar Trolle : "le capital culturel est la propriété de tous. Les mots appartiennent à ceux qui les prononcent". Du coup, chaque mademoiselle A., dans le "vestiaire/foyer du personnel", se retrouve face à un miroir et passe au travers comme dans un songe. Elle prononce alors des phrases empruntées à des "classiques", Jean-Luc Godard par exemple : "- Tu vois mes pieds? -
Oui, je les vois. - Tu les trouves jolis? - Oui, très.- Et mes chevilles, tu les aimes?...". Ou bien elle se met à jouer à "Moi, si j'avais été le roi Lear....". Lothar Trolle emprunte également des situations à la myth olo gie grecque. Un des plus beaux rêves représente mademoiselle A. partagée entre sa conversation avec une cliente et la scène où Zeus se transforme en cygne pour séduire Léda, notre caissière s'attribuant bien sûr le rôle de Léda. Pour Lothar Trolle, le poème semble la seule échappatoire dans un monde déshumanisé. Comme il le glisse en exergue de son texte : "Le théâtre ne survivra que s'il demeure nécessaire, rien qu'à cause de la langue. Comme, dans la société, on ne dialogue plus, la langue se développe comme pur produit de haute technologie portée par les médias. Le résultat, c'est le mutisme. Ma pièce est aussi une proposition pour ne pas se laisser prendre la langue. J'utilise des histoires comme celle du déluge pour réapprendre à dialoguer et à rêver." La langue de Lothar Trolle est jubilatoire, déroutante, on ne sait pas qui parle, il n'y a pas de dialogue ;
une parole à tiroirs, un dédale. Le rêve prend toute son ampleur à la fin de ce texte très court (une vingtaine de pages). L'histoire de Noé se mêle alors à celle d'Ulysse, les sirènes et les anges peuplant le déluge. Une fin comme un éclat de rire, surprenante.
Sources : Le matricule des anges, Passion-theatre, Aneth & Allemagne-aujourdhui.

